Lycée Louis le Grand

depuis 1563

 

(en cas d'affichage défectueux, merci de rafraîchir la page)

Flash info

Langues inter-établissements :

reprise des cours de vietnamien :

lundi 25 septembre 2017

Mémoires d'un proviseur

Mémoires d'un proviseur

Mémoires d'un proviseur

Le provisorat le plus long

Par Paul Deheuvels, proviseur de mai 1969 à 1991

... Etant ce proviseur venu d'Amiens le 10 mai 1969, je renoncerai dans ce chapitre à parler du chef d'établissement à la troisième personne, et assumerai personnellement la responsabilité de toutes les actions menées à Louis-le-Grand pendant les vingt-deux années et demi de mon provisorat, le plus long dans l'histoire de la maison.deheuvels.jpg

Nommé dans des conditions difficiles, j'ai été salué dans les affiches et les tracts, mais aussi dans plusieurs articles d'une presse très peu soucieuse de vérifier ses informations, comme un ancien directeur de maison de redressement, introduit dans la cage aux fauves pour y faire régner une saine terreur grâce au fouet des sanctions et à une discipline de fer.

Or, lorsque j'étais professeur, censeur, puis proviseur à Lons-le-Saunier et à Amiens, j'ai toujours eu pour objectif de fonder la discipline sur la confiance et le respect mutuel, en évitant les sanctions. Par ailleurs, je m'étais constamment préoccupé des élèves en difficulté, cherchant les moyens de limiter autant que possible les redoublements et les réorientations. Tout cela, je l'avais signalé lors de mon entrevue au ministère le 10 mai : certes, j'allais faire l'impossible pour que Louis-le-Grand retrouvât le calme et redevînt digne de sa glorieuse histoire, mais je craignais d'être désormais étiqueté comme spécialiste de l'élite, c'est-à-dire incapable de comprendre les problèmes actuels de l'éducation.

Si j'ai accepté une tâche qui paraissait irréalisable, même au ministre qui me la confiait, ce n'est pas par un goût masochiste du danger, c'est par attachement à Louis-le-Grand, où j'avais été khâgneux, et où j'avais donné mes premiers cours en qualité de stagiaire d'agrégation.

Le retour au calme

Dans une situation explosive, il est fort tentant de procéder à la manière des prédécesseurs du XIXe siècle : faire prévaloir la force, et écraser la rébellion.

Ma méthode, qui a priori semble aberrante, supprime toutes les sanctions, ne gardant que la sanction suprême ; encore n'interviendra-t-elle que si le coupable refuse de s'engager pour l'avenir à être irréprochable. La disparition des devoirs supplémentaires, des retenues, des consignes et des exclusions temporaires va obliger tout le monde, administrateurs, professeurs et surveillants, à régler les problèmes disciplinaires par l'entretien, le dialogue et la persuasion. J'institue un régime de totale liberté : se lever et se coucher à l'heure qu'ils choisissent, et travailler dans les salles libres pour les internes ; entrer et sortir à toute heure. Liberté d'exprimer ses opinions, de les afficher en utilisant les panneaux installés dans les couloirs et dans les classes, de se réunir ; de cette façon, les plus violentes revendications perdent tout pouvoir de mobiliser la foule !

Le nouveau règlement du lycée se fonde non sur une liste d'interdictions assorties de menaces, mais très simplement sur deux principes, eux aussi inattaquables : d'une part, le respect de l'autre, de sa personne, de sa liberté, de ses opinions, de son travail (ce qui implique le refus de toute attaque personnelle, et de toute irruption dans une classe décidée à travailler) ; d'autre part, le respect, pour ne pas dire le culte du travail (ce qui, pour les classes secondaires, implique une assiduité irréprochable). Je rappelle que la liberté n'est ni laxisme ni anarchie, et fais savoir que je reste toujours ouvert au dialogue, mais que je serai intransigeant quant au respect des deux grands principes, et résolument fermé aux traditionnels appels à la clémence «par souci d'apaisement».

J'adopte à l'égard des professeurs et du personnel administratif la même attitude : confiance a priori, respect mutuel, totale liberté dans le choix de la pédagogie, des manuels, de l'organisation des cours ; réduction au strict minimum des conseils et réunions ; soutien assuré vis-à-vis de l'inspection générale, dès lors que chacun donne le meilleur de lui-même et cherche à atteindre l'excellence.

Dès la rentrée d'octobre 1969, je me prépare à être mis à l'épreuve par les extrémistes, toujours très nombreux dans le lycée, et qui se sont trouvé de nouveaux meneurs. L'un d'entre eux, un vietnamien de petite taille surnommé affectueusement «le petit Mao», hargneux et vindicatif à l'extrême, ne peut jamais éviter de se trahir : ses affiches sont apposées cinquante centimètres plus bas que les autres ! A part quatre maîtres d'internat, absents pendant la journée, il n'y a pas de personnel de surveillance à Louis-le-Grand. Censeur, intendant et surveillants généraux sont proches de la retraite ; il ne peut donc être question d'un affrontement au cours d'une épreuve de force. Je demande à chacun de se tenir prêt, en cas de problème, à identifier le plus grand nombre possible de manifestants.

Le test décisif se produit en décembre, quelques jours avant les vacances de Noël ; en principe, le moment est bien choisi : il paraît impossible que des sanctions soient prises avant le départ en vacances, et plus difficile encore d'entreprendre une procédure disciplinaire au lendemain des fêtes et d'un changement de millésime. Une cinquantaine d'élèves - et parmi eux quelques adultes à mine patibulaire visiblement amenés en renfort - envahissent mon bureau et s'apprêtent à m'y séquestrer ; tout le monde s'assied par terre, fume, écrase ses cigarettes sur le tapis, et me mitraille de questions saugrenues, auxquelles je réponds avec autant de calme, d'humour et d'enjouement que possible. Les surveillants généraux jettent un coup d'oeil de temps à autre. Comme l'occupation se prolonge, l'intendant téléphone discrètement de son bureau au commissaire Laurent (grâce à qui, rappelons-le, les "événements" de 68 se sont déroulés sans accident grave dans le Quartier latin). En fin de matinée, quelques jeunes adultes viennent se joindre aux occupants ; ils s'approchent du bureau, et déclarent soudain : «On a obtenu ce qu'on voulait, on s'en va !» Ils entraînent avec vigueur les autres manifestants vers la galerie ; c'est alors que ces derniers, hurlant de rage, découvrent que les renforts de la onzième heure étaient des policiers en civil ! Ils empilent sur la galerie des tables et des chaises pour construire des barricades, mais personne ne vient les attaquer, et il ne leur reste plus qu'à se retirer.

Vingt-trois manifestants ont été identifiés. Immédiatement, le conseil de discipline est convoqué, en procédure d'urgence, pour le samedi après-midi, veille des vacances. Elèves et professeurs extrémistes mettent tout en oeuvre pour obtenir l'annulation de cette procédure ; en vain, car les possibilités de vices de forme ont été soigneusement évitées. Ils annoncent alors que, conformément à leurs menaces antérieures, ils vont empêcher par la violence la réunion du conseil. Mais la date qui leur avait semblé idéale ne l'est plus du tout : beaucoup d'extrémistes sont déjà partis aux sports d'hiver ! Ils seront quand même deux à trois mille à essayer d'envahir le lycée ; ils ne pourront parvenir jusqu'à la porte d'entrée, car le quartier entier sera quadrillé par les forces de police du commissaire Laurent. Et le conseil se déroule, premier conseil de discipline que l'on ait osé réunir depuis mai 1968 à Paris. Il se prolonge de quinze heures le samedi à trois heures le dimanche matin.

Sept élèves seulement s'enferment dans leur discours révolutionnaire et refusent de prendre aucun engagement, alors même que le conseil les a prévenus qu'ils s'excluaient ainsi eux-mêmes du lycée ; les autres acceptent d'adopter une attitude correcte, et renoncent de ce fait à rester aux yeux de leurs camarades des meneurs purs et durs.

Ce conseil de discipline ne suffira pas à éteindre la contestation. Il faudra une ou deux autres réunions, heureusement de peu d'importance, pour que l'ensemble des élèves se mette enfin à apprécier le régime de liberté qui rendait vraiment inutiles les violences revendicatives. Après quoi, pendant plus de vingt ans, le lycée Louis-le-Grand deviendra un havre de paix et de travail, le modèle unique d'une collectivité sans tribunaux, sans prison, sans code pénal, sans police ni surveillance, où les relations seront fondées sur l'estime réciproque, la confiance et l'amitié.jardin_ico.jpg

 

Autre problème à régler dans le lycée, celui de l'assiduité ! Sans doute la tenue d'assemblées générales ou de meetings est-elle autorisée, mais - et c'est là que le bât blesse - pas pendant les heures de cours. Après plusieurs rappels, un ultime avertissement est donné au cours d'une assemblée ; un nouveau meeting est néanmoins convoqué en pleine matinée. Je fais relever dans les classes les noms des absents ; le lendemain, leurs parents reçoivent une lettre recommandée qui les informe de l'absence irrégulière et leur annonce, en cas de récidive, la radiation immédiate et sans appel des effectifs. Les réactions sont vives, la presse une fois de plus alertée. En riposte concertée, divers parents me demandent, évidemment par lettre recommandée, de quel droit je prétends menacer leur fils de la sorte ! La réponse est donnée par retour du courrier : ils reçoivent la photocopie de la page des Textes et Règlements - «remise à jour de 1969» -, qui précise sans contestation possible qu'un élève absent irrégulièrement sera rayé des effectifs, après l'envoi d'une lettre recommandée à sa famille, dès la première récidive. Le même texte ajoute qu'il ne s'agit pas là d'une mesure disciplinaire. L'affaire est entendue : dès lors, on pourra admirer la célérité avec laquelle les participants aux assemblées se précipiteront en direction de leur classe au premier coup de sonnerie.

Les choses vont évoluer, la mode de l'extrémisme va passer. Les élèves retrouvent peu à peu le sens de l'humour qu'ils avaient perdu en prenant leurs contestations au tragique ; l'espoir m'envahit lorsqu'un khâgneux, osant toucher au mythe que représente le journal révolutionnaire Humanité rouge, écrit au tableau : "l'HR est triste hélas ! et j'ai lu tout Lénine.» Miracle ! la classe entière apprécie, personne ne se précipite pour effacer rageusement le texte impie ; au contraire, bénéficiant d'un exceptionnel régime clé faveur, l'inscription reste intacte plusieurs jours. La vie et l'humour reprennent enfin le dessus. Lorsque des mouvements se produiront dans Paris pour protester contre le projet de suppression des sursis, une délégation d'élèves viendra me demander conseil sur la meilleure façon de faire connaître ses revendications ; on sera alors bien loin de l'opposition haineuse et systématique de 1969 !

De plus en plus règne dans le lycée un climat de liberté, de sérénité, de confiance, de courtoisie, de serviabilité auquel sont sensibles tous les visiteurs. Lorsque Philippe Boegner, auteur du livre Les Punis, vient à Louis-le-Grand, envoyé par le ministère, il me demande comment a été résolu dans l'établissement le délicat problème du tabac. Je lui fais remarquer qu'il n'a pu voir dans le lycée ni cendriers, ni amoncellements de mégots ; pourtant, le règlement ne comporte aucune interdiction, pas même celle de fumer. On a simplement considéré qu'il s'agit là de politesse et de respect des autres : il n'est pas correct de fumer si cela peut gêner quelqu'un. Cessant d'avoir l'attrait du plaisir défendu, le tabagisme est apparu comme une faiblesse méprisable. Certes, beaucoup de nouveaux élèves arrivent au lycée avec l'habitude de fumer contractée dans leur collège ou leur précédent lycée ; au bout de quelques mois, ils ont pratiquement tous renoncé à fumer. Toutes les interdictions et les menaces de sanctions auraient été incapables de produire un tel résultat.

Si la situation a évolué de façon quasi miraculeuse dans le lycée, un grave problème subsiste : toutes les manifestations organisées par les mouvements extrémistes dans le Quartier latin ont pour mot d'ordre d'envahir Louis-le-Grand au moment de la dispersion ; heureusement, un coup de téléphone anonyme (provenant sans doute des Renseignements généraux, qui ont procédé à des infiltrations dans tous les groupuscules) nous annonce l'arrivée des assaillants au moins une demi-heure à l'avance. Aussitôt se met en place un système de défense de mieux en mieux rodé : renforcement des portes à l'aide de poutres et de barres de fer, alerte donnée au commissariat.

Au moment de l'«affaire Guyot» - un lycéen de la rive droite arrêté par la police, et dont tout le monde sait que la libération va être annoncée - un gigantesque sit-in est organisé sur toute la longueur du boulevard Saint-Michel. Le soir même, ce seront les vacances de février, et une joyeuse détente règne à Louis-le-Grand. Or, vers midi, le recteur Mallet et le commissaire Laurent me téléphonent séparément pour m'annoncer que Louis-le-Grand doit être envahi à la fin du sit-in. Ni l'un ni l'autre ne peut faire intervenir la police, car les deux ministres - Intérieur et Education nationale - ont promis qu'il n'y aurait pas d'affrontement avec les «forces de l'ordre». La situation semble désespérée, car la grande porte du lycée, même renforcée, ne peut résister aux assauts de plusieurs milliers de personnes. Une fois de plus, Louis-le-Grand doit son salut à l'astuce du commissaire Laurent, qui dispose ses camions de façon à barrer la rue Saint-Jacques au niveau de la rue des Ecoles. Les policiers étant dissimulés derrière les camions, l'ordre ministériel est respecté, et pourtant la remontée vers Louis-le-Grand est rendue impossible. In extremis, les manifestants remplacent le projet initial par un nouveau mot d'ordre : «Tous à Jussieu !» ; la meute s'y déchaîne, détruit les ordinateurs, commet des dégâts estimés à plusieurs millions.eleves_ico.jpg

 

Pendant quelques années, la façon dont Louis-le-Grand échappera aux intrusions des vandales tiendra du miracle. On aurait tort cependant d'imaginer qu'après les inévitables turbulences des deux premières années, la vie dans le lycée, pour une communauté de plus de deux mille personnes - sans compter les parents d'élèves ! -, ait pu se dérouler comme «un long fleuve tranquille», et que l'établissement ait miraculeusement rassemblé tout ce que le monde possédait de «saints laïques». Il s'y est produit autant d'affaires graves, de vols, d'affrontements, de crises entre un professeur et sa classe... que partout ailleurs. Il y a eu des tentatives de suicide (hélas ! parfois réussies). Dans toutes ces occasions, j'ai dû faire preuve de patience et de diplomatie, de tact et de persuasion tranquille. Plusieurs psychiatres ont signalé que des candidats au suicide avaient, par la suite, transféré sur moi la notion de père, ce qui n'était pas fait pour me rasséréner...

Quant aux coupables, il fallait les amener à assumer la pleine responsabilité de leurs actes, à réparer les torts commis, et à prendre l'engagement d'adopter un comportement irréprochable ; tout cela, ils étaient invités à le consigner dans un texte rédigé à leur convenance, étant bien entendu que ce document ne réapparaîtrait jamais s'ils respectaient leur engagement. J'ai ainsi reçu des pages écrites dans tous les styles : simple et sincère, gauche, grandiloquent, désinvolte, faussement enjoué... Jamais je ne me suis trouvé dans l'obligation d'en utiliser un seul.

En revanche, j'ai eu le bonheur de recevoir parfois, quelques années plus tard, une lettre qui me disait : merci pour la seconde chance que vous m'avez donnée ; je réalise que sans elle ma vie se serait engagée dans une voie sans issue. A de tels moments, j'ai aimé mon métier.